Qoyllur Riti au Pérou - Qoyllorit'i, Quyllur Rit'i

Qoyllur Rit’i, le plus grand pèlerinage des Andes

Aussi dit Qoyllurit’i ou Qoyllu Riti, le pèlerinage de Qoyllur Rit’i rassemble plus de 50.000 fidèles péruviens fin mai ou début juin.

Le pèlerinage de tous les records

Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité depuis le 27 novembre 2011, le pèlerinage Qoyllurit’i est le pèlerinage le plus important des Quechuas et des Aymaras, avec plus de 50.000 participants chaque année. Les participants retrouvent leur héritage culturel précolombien, mêlé de rites catholiques.
C’est aussi un des lieux de rassemblement les plus hauts du monde : la procession s’achemine vers le glacier de Qolqe Punku, situé à 4.900 m d’altitude dans la haute vallée de Sinakra, voisine du sommet Ausangate, dans la région de Cusco.

Qhapaq Qulla à Qoyllurit’i

Qui ? Plus de 50.000 pèlerins se réunissent pour ces festivités organisées par la Confrérie du Seigneur de Qoyllurit’i, une organisation laïque qui gère le flux des pèlerins et le service d’ordre de la procession.
Quand ? Qoyllur Rit’i se tient chaque année 58 jours après Pâques, la semaine qui précède la fête de Corpus Christi (très importante à Cusco). Sa date varie selon le cycle lunaire entre fin mai et début juin.
Où ? Le grand rassemblement se fait dans le petit village andin de Mahuayani, du district d’Ocongate (département de Cusco). Le sanctuaire se trouve 8 km plus haut dans la vallée de Sinakra, au pied des glaciers Qolqe Punku et Shinaqara.

Rituels de la danse, du fouet et de la glace

Les dizaines de milliers de fidèles s’organisent en 8 nations de l’ancien empire inca, réparties en deux grands ensembles selon leur lieu d’origine. D’un côté, les Paucartambos avec les agriculteurs quechuas venus du nord-ouest (Paucartambo, Calca, Urubamba…). De l’autre côté, les Quispicanchis avec les pasteurs ayamaras provenant du sud-est (Quispicanchi, Acomayo, Canchis…).
Chaque groupe a ses comparses de danses typiques du pèlerinage de Qoyllurit’ i. Le Wayri Chunchu représente les sauvages de la jungle avec ses coiffes de plumes rouges. Le Qhapaq Qulla mime les commerçants de l’ altiplano, richement parés avec leurs masques, leurs vestes ornées de rubans et clochettes.

Ukukus de Qoyllurit’i

Autres figures essentielles du pèlerinage, les Ukukus, aussi nommés Pablitos ou Pabluchas, symbolisent des créatures mi divines mi humaines. Issus de l’union d’un ours andin à lunette et d’une femme humaine, ils se distinguent par une force herculéenne et un déguisement de fibres de tissu multicolores qui imite un pelage d’ours. Ces participants ont la tête entièrement couverte d’une cagoule sur laquelle les traits du visage sont brodés, et jouent sur le rôle à la fois de boute-en-train et de gendarme de la discipline à l’aide de leurs fouets. Ce sont aussi eux qui ont la mission de confiance de monter jusqu’aux glaciers.

Les fouets sont utilisés autant dans une démarche de repentance que pour faire règner l’ordre. Les autres fidèles aussi peuvent corriger au fouet tout participant qui contrevient aux règlements de ce rassemblement gigantesque. Ils ne se privent pas de le faire claquer au moindre faux pas, et il n’est pas rare de voir un curieux ou un fêtard remis à sa place de façon cavalière. Pour mémoire, il est interdit d’ intervenir dans les cérémonies sans y être invité, de boire de l’alcool, de voler, de polluer, mais aussi de rester la tête couverte au passage de la procession ou lors de la messe. Si le bruit émis par les claquements de fouet trahit une protection sous les vêtements, les coups redoublent de plus belle. Lors des duels rituels des comparses,  les coups de fouet de plus en plus rapides sur les pieds de l’adversaire rythment la danse.

Quebrada del Sinakara

Vêtus en Ukukus, ce sont des Qeros, membres de l’ethnie qui descend en ligne droite des Incas, qui ont la mission de confiance de gravir les glaciers Qolqe Punku et Shinaqara. Après avoir chargé sur leurs dos les gros cubes de glace, ils les redescendaient au péril de leur vie pour en irriguer les terres agricoles ainsi que la ville de Cusco le jour de la fête de Corpus Christi (le dimanche qui suit le pèlerinage de Qollurit’i). La tradition est interdite suite au recul des glaciers affectés par le réchauffement de la planète. Avec le recul des glaciers, il devenait de plus en plus dangereux d’accéder à un lieu assez haut pour disposer de glace épaisse. Cela n’empêche pas les Ukukus de se rendre au pied des glaciers avec crucifix et bannières pour demander sa bénédiction à l’Apu.

5 jours de processions et de danses ininterrompues

Dès le samedi, les premiers fidèles et comparses de danseurs arrivent au village de Mahuayani situé à 4.050 m d’altitude. Des véhicules collectifs sont affrétés depuis le Coliseo de Cusco. Il faut compter 46 km au départ de Cusco jusqu’à Urcos, suivis de 82 km jusqu’à Ocongate, et encore 40 km pour atteindre Mahuayani. Une foule de marchands d’objets de dévotion s’installe le long du chemin et au-dessus du sanctuaire. Les fidèles viennent parfois de très loin ; pour de nombreux émigrés péruviens partis tenter leur chance dans un autre pays, c’est l’occasion de se connecter avec leurs racines et leur famille, rendre grâce ou prier pour leur réussite.

Veillée au campement de Qoyllurit’i

Le dimanche marque le début des festivités officielles, avec la célébration d’une messe solennelle autour de la croix du Seigneur de Qoyllurit’i. Chacun fait la procession de 8 km vers le sanctuaire du Seigneur de Qoyllurit’i. Un immense campement s’étend sur des hectares, et résonne des danses et rituels de la foule qui ne cesse de croître pendant les 4 jours de festivité à venir. Jour après jour, sans repos nocturne, jusqu’à la limite de l’épuisement, on peut admirer les sauts joyeux des comparses au son des mélodies entraînantes, jouées par des flûtes et percussions traditionnelles.

Le lundi, les pèlerins se font de plus en plus nombreux, avec de nouveaux arrivants venus pour la journée. La ferveur de la foule l’aide à cheminer sous une forêt de bannières brodées et de grands cierges gravés et peints. Des allers retours sont faits du sanctuaire du Seigneur de Qoyllurit’i à la grotte de la Vierge non loin de là. Il n’est pas rare de croiser des personnages âgées en vêtements traditionnels peu adaptés à ces températures, ou des enfants qui suivent vaillamment les plus grands. Un climat d’entraide règne entre les familles qui partagent les traditionnels chuños (pomme de terre déshydratée), charkis (viandes ou poissons séchés) et maïs. Le soir, les Ukukus montent à l’un des glaciers Qolqe Punku ou Shinaqara pour y déposer bannières et crucifix.

Grande marche au sanctuaire de Tayankani

Le mardi, la grande majorité des pèlerins repartent après la célébration de la messe à midi et la bénédiction générale. Les Ukukus ont récupéré à l’aube les bannières au pied des glaciers et arborent fièrement la croix du Seigneur de Tayankani qu’ils vont accompagner  jusqu’à son sanctuaire. C’est la partie la plus dure du pèlerinage pour les quelques milliers de fidèles qui empruntent le sentier escarpé parfois bordé d’un canyon. La raréfaction de l’oxygène et le froid à cette altitude rendent difficile l’ascension d’1h30 pour franchir des 2,3 km qui les séparent du col de Machu Cruz, aussi dit Cruz Vieja, à 5.000 m d’altitude. Les fidèles marchent encore 3,5 km en 1h30 environ, longent les lagunes de Kumukasa et s’installent à 4.470 m pour une halte jusqu’à 22h. C’est là que commence pour eux la grande marche de nuit de 7 h pour les derniers 13 km avant Tayankani.

Le mercredi est le dernier jour des festivités. Les pèlerins arrivent avant l’aube au sanctuaire de Tayankani situé à 3.834 m. C’est le moment culminant de tout le pèlerinage, avec la salutation au soleil : un moment magique lors duquel les milliers de fidèles tombent à genoux pour adorer le soleil levant. Le Seigneur de Tayankani et la Vierge des Douleurs sont déposées avec tous les honneurs dans leur sanctuaire. Les fidèles reçoivent la bénédiction et redescendent en camion ou  à pied vers le village d’Ocongate situé à 3.581 m. L’ambiance festive ne cesse pas pour autant, et les danses et la musique résonnent toute la nuit autour des derniers pèlerins qui prendront le chemin du retour en ayant repoussé leurs limites, une année de plus.

Foi andine à Qoyllurit’i

La foi des populations andines est très fervente, et nombreux sont leurs rituels pour s’attirer bonne santé et succès dans la vie. Les pèlerinages occupent une place de choix dans la piété populaire pour confier une intention particulière comme une guérison ou le lancement d’un nouveau négoce. La tradition se teinte de superstition, et il est bien vu de faire trois années de suite le pèlerinage pour obtenir la réalisation de sa promesa. Ce vœu est symbolisé par une multitude de miniatures votives qui représentent l’objet désiré ; un diplôme, une liasse de dollars, un organe malade à soigner, une maison ou encore une camionnette. Des prêtres leur donnent une bénédiction générale le jour de la marche de nuit.

Les racines syncrétistes du pélerinage

Le miracle à l’origine de ce pèlerinage n’est pas reconnu par l’église catholique, ce qui n’empêche pas la célébration de messes par des prêtres tout au long du pèlerinage. Pour comprendre ce mélange des traditions, il faut le replacer dans le contexte du syncrétisme andin, grâce auquel les croyances païennes héritées des cultures précolombiennes sont restées vivaces lors de l’évangélisation par les colons espagnols. Sous couvert d’obéir à la religion catholique imposée au Nouveau Monde par les congrégations venues d’Europe, les peuples andins ont maintenu leur piété millénaire, et la Terre Mère dite Pachamama côtoie Jésus Christ en toute harmonie.

Pèlerins de Qoyllurit’i dans la neige

Quyllurit’i a de claires racines quechuas. Par son nom tout d’abord : « quyllu » pour neige brillante et « rit’i »  pour étoile. Il s’agissait en effet d’une célébration des étoiles, et tout particulièrement de la première apparition de la constellation des Pléiades (dites Qullqa ou grenier pour leur lien avec les récoltes). C’est le moment du solstice d’hiver, important pour la cosmogonie inca parce qu’il marque le début de l’année agricole et détermine la date des semailles.  Les rituels des pèlerins avec la neige découlent des vertus de fertilité qui lui sont attribuée. Dans des débordements de joie, les fidèles procèdent à une grande purification avec cette eau sacrée qui vient de l’Apu (montagne sacrée). Les femmes se lavent littéralement leurs longs cheveux avec de la neige et en frottent même les bébés au mépris de la température glaciale.

La tradition païenne prend une couleur catholique plus tard, avec la version officielle du miracle consigné par le curé de Ccacta en 1928. C’est en 1780 que le jeune berger Mariano Mayta raconte être devenu l’ami d’un enfant appelé Manuel. Il est ravi d’avoir de la compagnie pour s’occuper du troupeau de brebis et d’alpacas au pied du glacier de Qolqe Punku. Tous les matins, ils partagent un pain qui rassasie jusqu’au jour suivant. Pour le remercier de la bonne santé des animaux qui se sont multipliés plus que jamais, le père de Mariano commande pour lui un nouveau vêtement avec un échantillon du sien. Mais en voyant la qualité supérieure de ce tissu d’habitude réservé à des usages sacrés, l’archevêque de Cusco lance une enquête pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’un sacrilège.

Croix à Qoyllurit’i

Arrivés à destination, les émissaires sont empêchés de s’approcher par une lumière resplendissante qui émane de l’enfant. Ils sont aveuglés un moment et, quand ils retrouvent leurs sens, l’enfant a disparu, laissant place à un arbuste de Tayanca avec un crucifix. Effarayé, Mariano serait tombé mort sur le moment, et aurait été enterré sur place. Les fidèles allument de nombreuses bougies tout autour de sa pierre tombale, sur laquelle a été peinte le Seigneur de Qoyllirit’i. Comme le crucifix avait été envoyé au roi d’Espagne pour un examen attentif, les populations locales exigèrent une copie locale, qui n’autre que la croix du Seigneur de Tayakani, aussi vénérée lors du pèlerinage.

 

La légende du Seigneur de Qoyllirit’i continue. Les anciens du village racontent qu’un chercheur d’or aurait trouvé dans la rivière voisine des paillettes pour une valeur de 800 soles en réponse à  sa prière désespérée au Seigneur de Qoyllirit’i. Le miracle ne s’arrête pas là, puisque c’est un songe mystérieux qui oblige l’artiste Fabian Palomino à venir de Cuzco pour réaliser la commande faite en action de grâce. Ce serait une apparition du Christ en croix qui lui aurait alors donné le motif à peindre. Et, au comble de la suprise, le peintre se serait aperçu que sa fresque comptaient plus de couleurs que celles qu’il avait apportées. Sans compter les prières exaucées pour lesquelles des milliers de pèlerins reviennent remercier chaque année…